[PORTRAIT] Fernand Fraisse, le dernier des mineurs
En 1973 ferme le Puits Couriot. Mineur de fond, Fernand Fraisse est rendu au jour mais ne peut se résoudre à couper le cordon. 30 ans qu'il entretient la mémoire des crassiers. Vous ne trouverez pas meilleur guide sur l'extraction.
Publié le 26 mai 2025
Ce contenu vous est proposé en lien avec la Bibliothèque sonore de Saint-Étienne.
Le retraité nous fait l’honneur d’une visite privée en cette fin mars. Bien des salles du Puits Couriot sont en chantier et la serrure de la lampisterie lui donne du mal. Aurait-on changé les barillets sans l’en avertir ? Non, la clef pivote dans le cylindre. Monté sur le trousseau, un jeton circulaire frappé d’un matricule -5035- numéro dont l’avaient affublé les Houillères du bassin ligérien. Fernand Fraisse est ici chez lui.
La triste fin de son père, décédé d’un coup de mine en 1943, aurait pu jouer contre l’infernale industrie. Mais le poids de l’histoire familiale et les avantages (logement, chauffage, jardin, soins médicaux) le ramènent à 17 ans au charbon. Rentré comme piqueur, ce jeune costaud (certificat d’études en poche) est en 1960 transféré au « rocher » pour effectuer le percement de nouvelles galeries. À lui le maniement des explosifs.
Les risques, personne n’évoque. En bas, les hommes endurent la chaleur (40°C), l’humidité (60%), l’exiguïté. On n’excite pas outrageusement les peurs. Au jeu du pire scénario, Fernand Fraisse a tout de même une crainte : se « faire bouffer par les rats à la suite d’un éboulement ». Car les sales bêtes sont voraces et multitude.
Victime d'un éboulement
De morsure, il ne subira jamais. Mais d’effondrement… À 20 ans, une sombre avalanche couche le boutefeu. Fracture ouverte de la jambe (les os ont traversé la botte). Évacué vers la clinique Buisson, administrée par les Houillères, il risque un temps l’amputation. S’ensuivent six mois d’hospitalisation à la dure, les sœurs franciscaines manquant de délicatesse.
« Les seringues étaient grosses comme des barreaux de chaise », sourit celui que l’on chargeait, les week ends, d’affûter les aiguilles.
Rétabli, le natif de Firminy effectue ses devoirs militaires puis regagne les profondeurs. On le promeut chef de poste sur « le projet d’autoroute » menant de Couriot à Pigeot (7 kilomètres de boyaux souterrains) ; il y fait l’expérience de la solidarité. Ni politique, ni frontières dans l’abîme.
Au fond, on ne faisait aucun cas des nationalités ou des couleurs.
« Nous étions tous noirs », replace-t-il, nostalgique.
Mais en 1973, on le chasse, fermeture oblige. Embauché par la société de transports de l’agglomération stéphanoise, il participe à l’électrification des lignes avant de s’établir conducteur puis contrôleur de bus. « Le soir, après ma journée, je venais guider ici. Je me souviens de Renaud et Claude Berri, reçus pour la sortie du film Germinal. Nous avions cassé la croûte en bas dans la galerie reconstituée ».
Organisateur de la Sainte-Barbe
Du champ de ruines, les Amis de la mine puis la municipalité ont fait un musée. On suit l’octogénaire dans les couloirs mal éclairés. « Ici, nous attendions par centaines. J’en ai encore le bruit dans les oreilles », murmure-t-il.
Deux billes anthracite fouillent le décor. Quelques rides seulement fendent l’ovale du visage. Derrière la moustache, un léger essoufflement ; Fernand Fraisse est silicosé, astreint à un traitement. Pour le reste, cet arrière-grand-père tient une forme exceptionnelle. Le résultat, possible, d’années de cyclisme ; il pratique toujours, mais en électrique, « parce que la côte est rude d’ici à Chavassieux » (il habite l’ancienne cité des mines).
Les Stéphanois lui doivent les désormais célèbres festivités de la Sainte-Barbe (présentation de la statue et défilé jusqu’au Puits Couriot couronné d’un grand feu d’artifice). Décoré de la Légion d’honneur, l’homme de traditions n’a jamais manqué ce rendez-vous corporatiste. Le 6 décembre prochain, comme chaque année depuis 1957, il déjeunera d’une salade de pieds de veau en vinaigrette. Les agapes seront arrosées de communard puis Fernand Fraisse s’en ira diriger le cortège place Jean-Jaurès. Casque sur la tête, lampe au côté, d’une fierté communicative. Les foules alors avanceront au pas du mineur, le dernier d’entre tous.
>> En 5 dates
11 décembre 1939 : Naissance à Firminy. Son père décède en 1943. Fernand Fraisse est alors placé en pension. Il connaît les orphelinats de La Rivière, du Chambon-Feugerolles, de Saint-Genest-Lerpt, Aurec-sur-Loire et Monistrol. Lorsqu’il atteint l’âge de 10 ans, sa mère, remariée, le reprend à ses côtés. Il entre alors à l’école normale à Firminy.
1957 : Entrée au Puits Couriot.
15 janvier 1960 : Éboulement sur son chantier. Gravement blessé, Fernand Fraisse est transféré à la clinique Buisson.
1968 : Coup de poussière au Puits Charles. Membre bénévole du groupe de sauvetage, le Stéphanois est dépêché pour remonter les corps. Il faut dix heures à l’équipe pour sortir les six cadavres.
1996 : Remise en route de la Sainte-Barbe. Fernand Fraisse est membre des Amis du musée de la mine depuis 1988.
Tranches de vie à la mine
- L’ascenseur :
« Il fallait 1 minute et 10 secondes pour atteindre 700 mètres de profondeur. Nous descendions là-dedans à la vitesse d’un parachutiste, soit 12 mètres par seconde ».
- À l’hôpital :
À la clinique Buisson, les blessés sont endormis à l’éther. « Une horreur, se souvient Fernand Fraisse. La sœur me disait : "comptez les moutons M. Fraisse " ». Aux patients, on confiait le samedi l’affutage des aiguilles et le pliage des bandes. Les victimes de fracture étaient nourries de flanc aux œufs.
« Nous étions dotés en écouteurs pour suivre la messe. J’avais personnellement acheté un transistor aux Nouvelles galeries. Edith Piaf venait de sortir Allez venez milord. La sœur écoutait à la porte ! »
- La journée de travail :
« La journée commençait à 7 heures. Il fallait compter une heure le temps de récupérer une lampe, descendre et rejoindre le chantier. Le meilleur moment de la journée, c’était clairement le casse-croûte, la « portion ». On n’y consacrait guère plus que 20 ou 25 minutes car la paie se faisait au rendement. Au charbon, il fallait abattre 15 tonnes jour ».
- Le maniement des explosifs :
« C’était des cartouches de 100 g confectionnées à base de nitroglycérine. On appelait ça de la gomme. Quand on avait fait 50 trous d’1,50 m de profondeur, j’attelais les fils et je vérifiais la bonne circulation du courant. Puis on se réfugiait dans une niche. Les collègues tenaient leur casque. Moi, je l’enlevais et on faisait sauter. Il fallait ensuite attendre 15 à 20 minutes pour que les fumées se dissipent. Mon certificat d’aptitude était renouvelé tous les trois mois. Il fallait l’avoir toujours sur soi car il y avait des contrôles ».
- Les loisirs :
« Le dimanche on se retrouvait pour déjeuner au jardin. Si l’on était en forme, on allait à la pêche. Avec les deux gamins, on prenait le train des pêcheurs à 5 heures le matin au Clapier pour aller à Retournac.
En 1964, je passe mes premières vacances en Espagne avec un collègue. Nous faisons le voyage, lui en traction, moi en 2CV. Le temps passe vite, nous n’avons que 12 jours. Nous partons les yeux cernés de noir (la poussière de charbon est difficile à nettoyer, N.D.L.R.). À notre retour, ils ont tout juste tourné au gris. En 1968, la grève des étudiants parisiens nous amène en plus un samedi sur deux de repos ; un bon souvenir. »
- La Sainte-Barbe :
« Le jour était chômé. Tôt le matin, on partageait une salade de pieds-de-porc en vinaigrette. Puis on se rendait à l’église Saint-Ennemond. On distribuait des brioches bénites pendant la messe. Elles symbolisaient le pain gagné de l’année. Puis venait le temps de l’apéritif, c’est-à-dire du communard (mélange de vin rouge et de cassis, N.D.L.R.). Arrivé 13h30, il fallait se rendre. Pour amortir le coup de grisou avec la patronne, on achetait des choux à la crème mais vu comme on avait bu, ils n’arrivaient pas toujours bien beaux à la maison. Le soir, on allait chez les voisins. Une année chez les uns, une année chez les autres. Nous n’avions personnellement que trois pièces donc nous dégondions les portes pour installer des tréteaux ».
© Vincent Poillet et Archives personnelles de Fernand Fraisse










