[PORTRAIT] Fanie Vincent : mots à maux

Fanie Vincent est au quotidien confrontée à la maladie de Parkinson. Elle trouve dans la lecture et l’écriture un réconfort de chaque instant. Sa devise : carpe diem.

Publié le 29 septembre 2025

Ce contenu vous est proposé en lien avec la Bibliothèque sonore de Saint-Étienne.

« Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi (…) tranquille. Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici ». Les vers de Baudelaire vont et viennent dans les ténèbres. Fanie Vincent se les récite tels des mantras. « Les nuits sont terribles. Elles sont noires », confie du bout des lèvres la septuagénaire. Aux poèmes, elle se raccroche. Alors que, petite, les livres lui étaient inaccessibles (« nous n’avions qu’un dictionnaire à la maison »), ils bercent aujourd’hui ses insomnies. Les mots ont un pouvoir consolatoire. De quoi justifier de nombreux travaux d’écriture : ateliers à Rive-de-Gier, Condrieu, et publications.

Fanie Vincent a, la première, diagnostiqué la maladie de son mari, il y a 15 ans. « Elle ne s’est pas manifestée en manque de mobilité tout de suite, se souvient-elle. Plutôt sous forme de tremblements et d’oublis. » Deux ou trois fois, Fanie (Françoise, pour l’état civil) fait changer les serrures de la maison. Les trousseaux de clefs égarés ne constituent qu’un moindre mal. Un matin, Patrick omet de serrer le frein à main de sa voiture. Le véhicule le renverse. Première hospitalisation. Ce ne sera pas la dernière, le « freezing » (immobilité soudaine) causant de nombreuses chutes. « Il faut être constamment vigilant ».

Patrick bataille pour conserver au quotidien un semblant de normalité : chambre à l’étage, séances de natation, de kiné… « Mais la maladie l’a changé, glisse doucement Fanie. Ce n’est plus celui que j’ai aimé. Ma façon d’être en est altérée. Je le restreins dans ses actes, comme le ferait une mère et non une femme. Il se rend bien compte que je n’ai plus la même attitude. Il a des remarques, une certaine exigence avec moi... Fort heureusement il conserve beaucoup d’humour. Cela sauve notre couple ».

Petites "clairières"

La coupe courte, d’un blond clair, est entretenue. La Ligérienne, pimpante, ne fait pas son âge. Les yeux soulignés de bleu se posent sur deux grands cèdres. Elle a choisi, pour l’entretien, un parc de la commune, le préférant au domicile trop intimiste. « Le regard des autres est terrible. » Aucun professionnel ne l’assiste à la maison -son époux n’y est pas prêt- mais les amis sont nombreux à offrir leurs services, qui pour préparer un repas (elle n’a jamais aimé cuisiner), qui pour véhiculer Patrick jusqu’au siège de l’AGPL (Association Groupant les Parkinsoniens de la Loire dont il est vice-président).

 

L'évocation des bons souvenirs m'aide à tenir.

 

Actifs, ils avaient l’habitude de voyager. Lui, excellent commercial, faisait la course en tête des challenges d’entreprise. Elle, secrétaire de direction, l’accompagnait dans ses périples au Mexique, au Maroc, en Martinique. « Heureusement que nous n’avons pas attendu la retraite. Nous pouvons encore profiter de tout ce que nous avons vécu. J’ai la facilité du rêve et l’évocation des bons souvenirs m’aide à tenir. Même si cela n’est plus, cela a été. Certains n’ont pas cette chance ».

Hasard vestimentaire ? Elle porte un énorme « Smile » sur son tee-shirt. Elle pense son optimisme hérité de sa grand-mère ; une femme forte fiancée avant-guerre, confrontée à l’absence puis aux mutilations de son promis. « C’était une mère courage. Je n’ai pas vu dans mon enfance de gens se laisser abattre. Ça compte. » De petits riens suffisent à la contenter : la vue de mésanges au petit déjeuner, une tasse de thé partagée au centre social de Lorette, une balade, un brin de causette… « Je les appelle mes "clairières" ». L’avenir ne compte plus. « Vous verriez notre calendrier 2025 : tant de rendez-vous ont été annulés... Le futur me fait peur. Le plus dur, c’est de ne pas pouvoir se projeter. Mais il y a un côté positif à tout ça : c’est d’apprendre à vivre le présent, intensément ».

© Pierre Grasset

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