[PORTRAIT] Basma Bayoudhi : l'histoire sans fin
40 ans que Basma Bayoudhi assiste ses parents, allophones, dans leurs démarches administratives et quotidiennes. La Ligérienne a pris soin de sa sœur, puis de son père. Elle s’occupe aujourd’hui de sa mère, non sans difficultés mais toujours dans la bienveillance.
Publié le 29 septembre 2025
Ce contenu vous est proposé en lien avec la Bibliothèque sonore de Saint-Étienne.
Solaire, c’est le mot. Basma Bayoudhi rayonne. Une histoire de prénom (« sourire » en arabe) et de tempérament. Elle a, sur la console, déposé café et pâtisseries orientales, expression gourmande de l’hospitalité et du partage. Ses grands yeux noirs nous fixent depuis le coussin, voisin, de l’immense canapé. Ils ne disent rien de ses tourments. Alors Basma raconte.
L’arrivée, en France, à l’âge de 6 ans. La barrière de la langue et les premiers essais de traduction pour ses parents. « Ils ne savaient ni lire, ni écrire, confie-t-elle. J’étais l’aînée... » Scolarisée, la Ligérienne se rend naturellement disponible pour tout échange administratif et plus largement toute communication avec l’extérieur.
Ainsi vit-elle sa première situation d’aidance, que viendront alourdir l’AVC de sa sœur et la maladie de son père, diagnostiqué Parkinson en l’an 2000 et décédé à 91 ans le 4 février 2025. « Il est mort chez lui, annonce l'aidante. Ma mère n’aurait jamais pu le placer, même de manière temporaire. En Tunisie, les maisons de retraite n’existent pas, ou peu. Les anciens restent à la maison, c’est culturel. Et maman m’avait dit : “On signe pour le meilleur -c’est facile, tout le monde souscrit au bonheur- mais aussi pour le pire”. Elle y a personnellement laissé des plumes, vivant chaque nouvelle aide matérielle à la manière d’un renoncement : le fauteuil roulant, le lit médicalisé, le verticalisateur, le lève malade… Cela dit, mon père a pu partir dans de bonnes conditions ».
Un modèle de résilience
Basma s’en est assurée. Se relayant, avec son frère et son époux, pour le coucher les soirs d’été. « Impossible de le laisser mettre au lit par des infirmières à 19 heures, il n’aurait pu profiter de la douceur du crépuscule ». Organisant ses journées, ses sorties. Offrant de lui tondre les cheveux, de lui masser les pieds. Jouant aux cartes. « Il avait quitté en esprit l’homme qu’il était, assis sur une chaise. Il possédait des troupeaux de chèvres. J’avais cessé de le rappeler à la réalité ; un enseignement tiré des groupes de parole de L’Olivier du Gier. J’entrais dans son monde. Prenant tout ce qu’il était capable de me donner. »
On ne livre pas seul combat dans l’épreuve. Il existe des tas d’aides formidables.
L’homme s’en est allé. Le souci de l’autre demeure. Basma doit désormais prendre soin de sa mère, atteinte d’un cancer du sein. « Il y a des valeurs qu’on porte par devers soi : le respect dû à ses parents, la disponibilité d’un enfant… » Sa foi l’y aide. « Elle m’enseigne l’acceptation. Mais on ne livre pas seul combat dans l’épreuve. Il existe des tas d’aides formidables. »
Professeur de français, d’histoire et de géographie en lycée professionnel, la quinquagénaire espère pouvoir reprendre des cours d’arabe littéraire, lâchés courant 2025 pour gérer le quotidien. Elle-même n’est pas en grande forme. Cancer hématologique, contracté dans la foulée d’un énième coup dur : l’hospitalisation il y a trois ans de son unique fille. « Je me suis fait du mauvais sang, au sens propre comme au figuré, plaisante la Ligérienne. Cette mauvaise période est heureusement derrière nous ».
Basma tire sa force de ses voyages. Un séjour est prévu sur les îles Kerkennah, terre originaire de son époux. Sable et palmiers l'encouragent à lâcher prise. « Je ne m’étais jamais considérée comme une priorité mais la maladie m’y oblige », lâche-t-elle. Son regard glisse vers la table ; aux coupelles encore pleines de mignardises. Elle s’éclipse pour emballer le tout. « Prenez-les, faites-moi plaisir. Mon père avait cette habitude, explique-t-elle. Je ferai de même en souvenir de lui ».
© Pierre Grasset










