[UNE PAGE D'HISTOIRE] Quand Duke Ellington jouait pour Goutelas

Le 25 février 1966, le pape du jazz se déplace en Forez à l'invitation de Paul Bouchet.

Publié le 5 janvier 2026

   

Ce contenu vous est proposé en lien avec la Bibliothèque sonore de Saint-Étienne.

De toute sa vie, il n’a jamais vu si beau piano : un Steinway de trois mètres de long habituellement réservé aux partitions classiques, emprunté à l’opéra de Lyon. De l’eau suinte du plafond. On a dû tendre un parapluie sur le clavier afin d’en protéger les touches ivoires. D’immenses draps blancs forment le cadre de scène. 150 chaises pliantes couvrent le sol de moquette rouge. L’ancienne écurie déborde de monde.

Avertis de la « visite d’amitié d’un grand artiste », ces messieurs ont enfilé vestes et cravates, ces dames robes et tailleurs, mais la moitié des présents ne savent rien du musicien noir américain.

Duke Ellington embrasse l’assemblée depuis l’estrade. Il s’émeut : « J’ai été accueilli dans une multitude d’endroits divers. Mais jamais dans un lieu comme Goutelas. Je suis heureux et fier d’être ici dans une maison qui a été bâtie et rebâtie par des gens de biens, pour une bonne cause. Je vous salue, frères ! » 

 

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Reconstruction : l'utopie réalisée

La reconstruction de Goutelas a débuté en 1961, menée par Paul Bouchet. Originaire de Saint-Étienne, l’avocat lyonnais a vu dans la bâtisse en ruines un moyen de fédérer les hommes. Ses talents d’orateur ont conduit des centaines d’âmes sur les hauteurs de Marcoux. Ouvriers cégétistes, agriculteurs mais aussi intellectuels de son cercle ; au nombre desquels Bernard Cathelin. Le peintre s’est fait l’intermédiaire de Paul Bouchet auprès du célèbre musicien. Les deux hommes ont échangé à Lyon en 1965 et Duke, subjugué, s’est juré d’apporter sa pierre à l’édifice.

Le 25 février 1966, il est à Madrid. Sa tournée en Europe est terminée. Il attrape à 9 heures un vol pour Genève. Bernard Cathelin et son épouse l’attendent à la sortie du terminal. À 17 heures, il pénètre la propriété d’André Magnan, maire de Marcilly-le-Châtel, choisie pour héberger la star.

 

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Haie d'honneur dans la nuit de février

La nuit est tout à fait tombée lorsque le jazzman rejoint son public. Les vibrations des cuivres déchirent l’obscurité. L’Institut national des sciences appliquées a dépêché son jeune orchestre, les Flagada Stompers. Les étudiants donnent Mood indigo. Les ténèbres masquent leurs tremblements. 50 hommes, femmes, enfants, munis de torches, ont pris place dans l’allée menant au château. Un vent glacial malmène les brûlots et leurs porteurs ; les hérauts tiennent bon.

Gabardine blanche sur les épaules, le « prince » se transporte jusqu’à l’auditorium (aujourd’hui la maison du gardien). Un silence de cathédrale s’abat sur la salle. 

« Pour tous les prolos, c’était inespéré. On savait qu’on vivait quelque chose d’exceptionnel », racontent le plâtrier Guy Jacquin et le musicien Richard Foucher au cinéaste Laurent Lukic dans le documentaire Une poule sur un piano. Duke Ellington dédicace au public sa nouvelle compo, New world is coming, avant d’entamer quelques morceaux mondialement célèbres dont Sophisticated Lady et Caravan.

Tarte à l’oignon, rosette de Lyon

La soirée s’achève autour d’un repas simple : tarte à l’oignon, rosette de Lyon, poulet à la broche, pommes de terres auvergnates et pièce montée. L’Américain se délecte des mets qu’on lui présente comme des anecdotes qu’on lui narre. Son appétit est insatiable. Il devait rester 24 heures, il séjournera trois jours dans le Forez, multipliant les visites au château Sainte Anne, à Sail-sous-Couzan, dans les caves de Robert et Madeleine Duclos.

« Je n’oublierai jamais Goutelas ni ce que j’y ai vécu », confie-t-il dans ses mémoires. Quelques années défilent avant qu’il ne « trouve l’occasion appropriée de traduire ses sentiments en musique ». Il interprète The Goutelas Suite le 16 avril 1971 au Lincoln Center.

Soixante hivers ont passé depuis le fameux concert. À Marcoux, les tours ont retrouvé leur superbe. Quinze personnes vivent de l’activité du centre culturel. Le souvenir de Duke est partout : gravé dans les livres, taillé dans la pierre, mémorisé sur CD (la captation du 25 février se vend encore ; des collectionneurs se manifestent chaque année). Et présent dans la programmation : via les résidences d’artistes, les concerts, les visites guidées. Ne manquez pas celle de Fabrice Just sur Le jazz et l’humanisme en musique proposée ce… 15 février.

 

Chronologie

chronologie Duke Ellington

3 choses à savoir sur

picto presse Histoires de presse

Alors que les Madrilènes ont dépensé 600 pesetas pour assister au dernier concert de Duke Ellington, le 24 février, voici que le jazzman choisit d’ajouter une date à sa tournée européenne. Les Espagnols n’en reviennent pas. « La star internationale, qui exige des cachets astronomiques pour chacune de ses prestations, vient de se produire gratuitement et clandestinement sur une scène tenant plus d’une ferme que d’une salle de spectacle », relate un journal espagnol, égratignant au passage le nom de la « bourgade », rebaptisée « Macroux». L’événement bénéficie d’une large couverture presse. Life lui consacre une brève. Match dépêche trois reporters : Pierre Joffroy, dont le papier ne sera jamais publié, mais aussi Le Bolzer et Jacques de Potier dont les images feront le tour du monde.

 

picto superstition  Superstition

Le 25 février au soir, en plein dîner, du sel échoue sur la table. Mauvais présage, décrète Duke Ellington qui, pour conjurer le sort, propose d’aller le jour suivant déposer quelques fleurs aux pieds d’une croix forézienne. Il choisit pour ce faire le calvaire du hameau de Junchuns, entre Leigneux et Trelins.

 

picto fleurs  Tracas d'écolier

En visite à Sail-sous-Couzan, le jazzman rencontre les élèves de l’école publique. Jeannine Brugière, l’institutrice, a fait confectionner des mirlitons aux enfant de GS et CP (de petits instruments colorés). Les gosses s'agitent en cette veille de vacances. Duke s'émeut de ce concert impromptu, "la symphonie des mirlitons".
Ce même jour, Jeannine Brugière désigne une élève pour remettre un bouquet à l'artiste. Françoise Marchand a 5 ans. Elle n’a jamais vu d’homme à la peau noire. Impressionnée, l’enfant refuse d’approcher. C’est une de ses camarades qui se chargera de cet honneur. Quelques années plus tard, Françoise Marchand effacera l'impair en faisant porter des fleurs sur la tombe de Duke aux USA.

 

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© Photos d'archives Centre culturel de Goutelas

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