[UNE PAGE D'HISTOIRE] L'hommage d'Hollywood à Pierre Angénieux
Deux oscars récompensent en 1964 et 1989 le génie de Pierre Angénieux. Sa fille se souvient.
Publié le 30 mars 2026
Ce contenu vous est proposé en lien avec la Bibliothèque sonore de Saint-Étienne.
La salle est comble. Aux premiers rangs, Julie Andrews, Steve McQueen, Shirley Jones suivent d’une oreille distraite le concert d’ouverture de John Green. L’esprit est aux discours à venir. Nominés aux oscars, acteurs, réalisateurs, producteurs ont quitté vers 18 heures le refuge de leurs berlines -de centaines de berlines - pour se présenter à l’entrée du Santa Monica Civic Auditorium. Un geste pour la caméra, un autre pour le public en délire, chacun a fait dix pas sur le tapis rutilant de Main Street. Puis fourrures et queues de pie ont plongé sous l’auvent. 3 000 spectateurs assistent ce lundi 13 avril 1964 à la 36e Cérémonie des oscars.
Martine Angénieux suit la grand-messe depuis les gradins : toutes les dix minutes, stars du petit et du grand écran rejouent la même scène : « The nominees are…» - « And the winner is… » - poursuite – applaudissements – larmes - remerciements… Personne ne sait qui est cette jeune femme de 25 ans gantée de blanc. Elle-même semble un peu perdue.
Elle a, quelques jours plus tôt, reçu un appel de son père, Pierre Angénieux, la priant d’accepter en son nom un prix de l’Académie des sciences et des arts du cinéma. En stage chez un avocat de Rochester, la cadette loge alors dans l’État de New-York.
Sur le coup, j’ai pensé qu’il me suffirait de récupérer une médaille dans un federal building.
Son hébergeur l’informe des enjeux. Se procurer une robe est un indispensable. Elle opte sur ses conseils pour une toilette bleu moirée et un collier de perles.
Le 13 avril au soir, MacDonald Carey l’invite à monter sur scène. Elle offre un sourire timide à l’assemblée. « Je n’étais qu’un sous-fifre envoyé par le patron », plaisante-t-elle. Mais les visages s’éclairent. On sait le rôle décisif joué par Angénieux dans le monde de l’image.

Inventeur du zoom
Diplômé de l’École supérieure d’optique, ce natif de Saint-Héand a débuté chez Pathé. Abel Gance et Jean Renoir, connus pour fréquenter les studios de la firme, ont dès 1930 capté son attention.
Le jeune ingénieur lance en 1933 un atelier à Saint-Héand. Ses recherches se polarisent sur l’optique cinématographique. 23 années passent, le temps pour l’homme et ses équipes de produire un brevet révolutionnaire. En 1957, les directeurs de la photographie accèdent au « zoom 4x » pour le cinéma 16mm. L’invention remise au placard d’encombrantes caméras tourelle équipées d’objectifs à focale fixe.
Agrandir une image devient un jeu d’enfant, qui plus est sans perte de netteté. Les réalisateurs sautent sur la nouveauté, presque immédiatement suivie d’un zoom 10x pour les formats 16 mm et 35 mm.
Le style de toute une génération s’en trouve bouleversé. On pousse jusqu’à l’excès l’emploi de ce « nouveau jouet » dont Claude Lelouch (cinéaste emblématique de la Nouvelle Vague) est un adepte.
Isabelle Huppert, à Genève
L’optique sert pendant 23 ans les intérêts de docus et longs métrages. Pierre Angénieux n’a de cesse d’en accroitre les performances. Si bien qu’il est une deuxième fois récompensé par l’Académie en 1989 pour l’ensemble de son œuvre.
L’industriel de 82 ans s’est retiré en Suisse dont il n’entend pas s’éloigner. C’est Isabelle Huppert que l’on envoie porter la statuette chez lui, à Genève. Immense parc, villa blanche, murs couverts de tableaux : le discret personnage reçoit dans un élégant costume rayé. « Je remercie l’Académie pour ce grand honneur », salue-t-il dans un anglais très francisé.
Le propos est bref, la scène filmée pour la postérité. L’histoire ne dit pas quel zoom est employé.
Chronologie

3 choses à savoir sur
People
Reçue en 1964 à Los Angeles par l’Académie des sciences et des arts du cinéma, Martine Angénieux loge au Beverly Hills Hôtel. « À l’époque, la chambre n’était qu’à 36 dollars la nuit », sourit-elle. L’adresse est fréquentée de nombreuses célébrités parmi lesquelles Alain Delon. « Je me rappelle l’avoir croisé dans les couloirs, il venait soutenir Le Guépard, de Visconti, nommé dans la catégorie "meilleur costume" ». Aux invités de la 36e cérémonie, on propose quelques distractions dont une visite au parc Disneyland. Une voiture vient chercher Martine Angénieux. Un passager est installé sur la banquette arrière : « C’était Walt Disney en personne ! J’étais timide. Il est resté silencieux mais le moment était assez extraordinaire ».
Statuette
Vous rêvez de voir un Oscar ? C’est possible en mairie de Saint-Héand. Pierre Angénieux a fait don de sa statuette à la municipalité en 1998, quelques mois avant sa mort. Le précieux objet est conservé en vitrine dans le hall d’accueil. Et ce n’est pas du toc.
Un petit pas pour l'Homme...
L’œuvre de Pierre Angénieux n’a pas servi que le cinéma. Dès 1964, les recherches de l’industriel intéressent la Nasa qui s’équipe d’optiques ultra-lumineuses pour photographier la Lune. Le 21 juillet 1969, les images d’Apollo 11 et des premiers pas de l’Homme sur la Lune parviennent à la Terre grâce aux lentilles conçues à Saint-Héand.
© Photos d'archives Éric Perrin, Musée d'art et d'industrie










